Alors que sortent deux livres consacrés à ce classique de la pâtisserie
charcutière, périple genevois au gré du bon pâté
Jérôme Estèbe Tribune de Genève
Nul doute que pour certains arbitres des nouvelles élégances culinaires, le
pâté en croûte peut paraître daté, rococo, kitschounet même. Il est vrai que ce mets-là a quelques siècles de four.Les cuistots du Moyen-Age cachaient déjà leurs farces dans une enveloppe de
pâte, pour aider à leur cuisson et conservation. Il est vrai aussi que ledit pâté à bien perdu de sa superbe depuis que les traiteurs industriels s'en sont emparés. Produit à la chaîne, sans
morale ni tendresse, il est devenu ce morceau de carton mâché, abritant une triste masse informe, qui mollit au fond des frigos de supérette. Celui-là même que l'on mastique sans plaisir les
soirs de verrées alcoolisées entre collègues. Pâté-tique.
Snobé par la modernité, galvaudé par l'industrie,le pâté aurait pu y
laisser sa croûte. Ben non. Car nombre d'artisans continuent à honorer le grand classique avec toute la déférence voulue. A Genève, il n'est ainsi nullement impossible de croquer dans de
remarquables spécimens. Sous la Halle-de-Rive par exemple, sur le banc de la boucherie Jacky Bula au hasard, où tous les matins dorent au four des pâtés exemplaires. L'enveloppe croustille
dru; la gelée gigote vaillamment; la farce, avec de vrais morceaux de chair dedans, offre aux crocs ce divin mix entre fondant et fermeté.
Saindoux, priez pour nous
"Le croustillant, c'est le saindoux que l'on rajoute à la pâte qui
l'amène", explique avec gourmandise Eric Richard, co-boss de l'enseigne. "Pour la farce, on utilise du jambon et du veau, avec des pistaches et des morilles. A cette base sont ajoutés des petits
cubes de viande, marinés au vin blanc, laurier et oignons, puis juste blanchis." Après cuisson, une fois le pâté refroidi, la gelée est intégrée à la poche à douille, grâce à de petites cheminées
façonnées à cet effet. Si c'est pas mignon...
Reste à connaître l'assaisonnement de la farce, élément clef
du bon pâté. Le boucher sourit derrière sa moustache. "Du sel, du poivre... et un petit secret maison." On n'en saura pas plus. Notez que les pâtés des voisins de la Halle, Bulliard et Ducret
pour ne pas les citer, ne déméritent guère, sous des looks plus parallélépipédiques et dans des genres gustativement différents. Car chaque artisan a ses trucs et recettes. Foies de volaille et
gorge de porc par ici, agneau et fruits secs par là. A la boucherie du Molard, on reste fidèle au Richelieu, avec son confortable cylindre de foie gras planté au milieu. Tandis qu'au Coin de
Campagne, sis aux Acacias, Arnault Bogard n'en fait qu'à sa tête. "Ces jours-ci, c'est bison", annonce-t'il. "En automne, je farcis avec de la chasse. A Pâques, j'essaierai le cabri." Certains se
souviennent avec émotion de son pâté au canard et zestes d'orange amère. Un bonheur croustillant.